Par son testament du 22 octobre 1696, Lambert Darchis chargeait Théodore Herque et ses exécuteurs testamentaires de consacrer tout le bien qu’il laissait, à la location ou à l’acquisition d’un immeuble à Rome propre à héberger pour un maximum de cinq ans les compatriotes qui y travailleraient à la
Curie (1) . Si l’on veut le bien comprendre, le vœu du testateur, décédé le 25 février 1699, porte sur l’accueil organisé des Liégeois qui séjournent à Rome, parce qu’ils y sont appelés pour travailler ; à défaut de s’y assimiler, ils sont, selon les mots mêmes de Darchis inutiles à l’administration pontificale. A proprement parler, Darchis n’entend pas fonder une institution qui pourvoirait à la subsistance des Liégeois par l’octroi d’une pension, mais demande que soient réunies les conditions de vie propices à rendre profitable le séjour dans une ville étrangère, dont on ne connaît ni la langue, ni les mœurs (2) . C’est ce en quoi consiste sa fondation : la création par voie testamentaire d’un établissement d’utilité sociale. Le mot hospicium, utilisé par Darchis pour désigner ce lieu d’hébergement, offre une vision claire de l’établissement qu’il a appelé de ses vœux : les hôtes y trouvent le lit, la lumière et un peu de feu en hiver. Et c’est à la lettre que les cinq exécuteurs testamentaires et premiers administrateurs suivirent la volonté du de cujus, puisqu’ils firent l’acquisition d’une maison, située Piazza di Monte Doro.

Lorsque s’étiole le système de népotisme qui attire à Rome les parents de ceux qui tiennent des places à la Curie (3), il faut donner à l’institution un autre visage ; tout en veillant au respect du testament, il faut pérenniser la gestion du bien acquis. Puisque les jeunes gens ne trouvent plus sine cura de débouchés à leur oisiveté, il faut organiser la maison du Monte Doro en lieu d’hébergement pour des étudiants. Le procès-verbal de la séance des administrateurs du 16 février 1711 (où figurent deux des exécuteurs testamentaires) ne laisse aucun doute sur leurs intentions : l’hospice est érigé en collège, sous la houlette d’un protecteur. Ce nom de collège ne doit pas faire illusion. Il souligne seulement les attaches qui lient entre eux les élèves et les étudiants, originaires de la même patrie. L’établissement devient, par le règlement de 1711(4), une espèce de pensionnat dont la vie est soigneusement organisée par sept administrateurs qui se choisissent en leur sein deux régents. Il permet à ses occupants de suivre avec profit les cours donnés au Collège romain. Même s’il a connu quelques avatars dans son organisation, il n’a pas cessé de fonctionner sous cette forme jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Alors qu’elle cherche à séculariser le collège, l’administration républicaine, manifestement mal au fait de l’institution, écrit ceci au Ministre des Affaires étrangères, le 21 mai 1797:

« En réponse à votre lettre relative au collège que les ci-devant Liégeois possédaient à Rome, nous vous informons que cet établissement a été fondé par le respectable Darchis habitant de Milmort, village peu distant de Liège. Il jouit de quatorze à seize cents écus romains de revenus. Dans tout temps il a été consacré à l’étude des sciences et des arts. C’est dans ce collège, que l’on aurait pu appeler académie, que se sont formés presque tous les artistes dont le département de l’Ourte s’honore. Il ne peut donc sous aucun rapport être considéré comme un établissement religieux et par conséquent cédé à la Cour de Rome par suite du dernier traité qu’elle a conclu avec le Directoire-Exécutif » .(5)

Le gouvernement français tenait absolument à s’emparer des biens de la fondation. C’est seulement à la suite de maintes démarches du cardinal Gonsalvi auprès du cardinal Fesch, ministre de France à Rome, que les gouvernants républicains finirent par reconnaître qu’ils n’avaient aucun droit sur l’établissement Darchis. Néanmoins, le gouvernement impérial tenta à deux reprises, en 1807 notamment, de se rendre maître de ces biens (6).

Dès 1815, le Commissaire général de l’instruction publique sollicite du comte de Liedekerke, gouverneur de la province de Liège, qu’il l’éclaire sur un établissement romain dit le collège liégeois fondé par un Liégeois nommé Lambert Darcis. Le 26 octobre 1815, le gouverneur répercute cette demande auprès de la Commission municipale de Liège, en y joignant une note faisant état des dernières informations qui lui sont parvenues :

« Les revenus du collège liégeois consistoient en vignoble et en biens fonds ; les proviseurs qui étaient MM. Pollar et Salmon, Liégeois de naissance, avaient fait vendre tous ces revenus et en avoient le prix sur le gouvernement romain par des billets qu’on nommoit Lieux de monts.
Lorsque Rome a été occupé par les Français, le gouvernement a cessé les payemens et le collège Liégeois, réduit à la simple maison, cessé d’exister, ne sachant point si la maison a été vendue ou non.

Le dernier recteur qui étoit Mr Thomas est mort il y a déjà plusieurs années ; il était professeur de latin à la cathédrale de Liège. Le nombre des élèves n’étoit pas fixe, les revenus devoient se monter à 13 ou 14 cent écus romains. Le fondateur qui étoit un nommé Darcis, de Milmorte, avoit destiné cet établissement pour les jeunes gens d’entre Meuse et Geer en excluant les arts mécaniques et spécialement les altra aquibus hospitio exceptuo non fui, étoit il dit dans son testament, quoique cette clause n’ait pas toujours été observée. » (7)

La question, demeurée sans réponse, fut réitérée par le gouverneur à la régence de la ville de Liège, le 29 septembre 1820 :

« […] Il résulte des renseignemens qui m’ont été donnés que cette utile et précieuse fondation subsistait encore en 1763 sou le nom de Collège ou d'hospice liégeois. Les événemens poli tiques qui ont eu lieu depuis cette époque ayant pu influer de manière ou d’autre sur l’existence de cette fondation, je désire, nobles et honorables seigneurs, que vous fassiez les recherches l es plus soigneuses dans les archives de la Régence pour découvrir s’il n’y existe aucun document duquel on pût tirer quelques notions sur cet établissement qu’il serait très avantageux dans l’intérêt des sciences & des arts de rendre à sa destination primitive. […] » . (8)

Un mois plus tard, le 20 octobre, la Régence fournit au comte de Liedekerke des renseignements tirés du testament de Lambert Darchis et quelques informations obtenues sans doute par d’anciens bénéficiaires, sans pouvoir préciser ce que sont devenus les revenus de la fondation.

« […] En 1767, les biens de la fondation consistaient en une maison située sur la place dite Monte Doro, achetée pour servir de collège et à 12 à 1400 écus romains de rente placé en luoghi di monte (lieux de mont) c’est-à-dire sur la banque du Saint-Esprit et du Mont de piété. […] Nous manquons d’information sur la vente du collège et dépendances, ainsi que sur la situation du capital placé sur les lieux de mont. » .(9)

La régence précise que la fondation de Lambert Darchis ne s’est pas faite particulièrement pour des étudiants en théologie, mais qu’on y a reçu des jeunes gens suivant les cours de sciences et des arts libéraux : « Il est certain que pendant un demi siècle, au moins, il n’y a pas eu au Collège Darcis un quart de pensionnaires étudiant en théologie » (10) . Elle conclut en suggérant de faire obtenir l’état des biens et revenus de la fondation par le ministre de l’instruction publique.
C’est ce qui se fait avec un succès relatif, puisque J. G. Reinhold, le ministre des Pays-Bas près la cour de Rome, obtient du cardinal Albani, protecteur du collège, de pouvoir envoyer à Rome deux jeunes Liégeois, « admis tout de suite à jouir des avantages de la fondation ». Le représentant qui ignore tout de ce en quoi consistent ces avantages n’a toutefois pas jugé convenable de se les faire préciser ! Il pense qu’il doit encore se trouver à Liège des personnes qui puissent témoigner des anciens usages, ceux-ci devant servir de règle pour l’avenir. Il suggère enfin que le magistrat de la ville ou les Etats provinciaux se missent en rapport avec le cardinal protecteur. (11)

Avant cela, les Etats députés de la province de Liège font connaître aux bourgmestres de Liège le contenu de la dépêche reçue du cardinal Albani. En même temps qu’ils leur annoncent la bonne nouvelle d’un accueil qui peut être imminent, ils s’inquiètent de « connaître à qui doit appartenir la collation des bourses de [la] fondation ». La question n’est pas sans importance : pour qu’une fondation reçoive la forme juridique, elle doit soumettre au gouvernement la nomination ou la reconnaissance de ses collateurs. Sollicité sur cette question par le ministre des Pays-Bas à Rome, le cardinal secrétaire d’Etat Consalvi répond clairement que l’institution est une fondation romaine, indépendante depuis sa création de toute autorité étrangère au Saint-Siège. Le cardinal rappelle que la question avait été posée et résolue dans les mêmes termes à l’époque où l’empire français, souverain à Liège, avait prétendu exercer son autorité sur le collège (12).

Les choses ne vont cependant pas bon train. Il faut attendre 1823 pour que le dossier Darchis fasse l’objet d’une nouvelle relance. Le ministre des Pays-Bas fournit enfin à son représentant à Rome des éléments attendus depuis deux ans. Il joint à sa lettre le rapport demandé à l’un des anciens pensionnaires de l’institution, François-Joseph Dewandre, dans lequel celui-ci fait état de ce que le prince Velbrück se réserva la nomination aux places vacantes, collation que, selon lui, conservèrent ses successeurs (13). Reinhold, dans sa réponse datée du 16 avril, s’il admet que Velbrück put se déclarer protecteur du collège, se dit convaincu qu’aux proviseurs seuls appartenait l’administration du collège, et s’adressaient les autorités de Liège qui voulaient y faire recevoir quelqu’un. Finalement, le 20 mai 1823, le ministre pour l’instruction publique, l’industrie nationale et les colonies, A. R. Falck communique aux Etats de la province de Liège un arrêté qu’il vient de prendre et qui leur attribue la présentation des candidats aux bourses de la Fondation Darchis. Cet arrêté est pris en application de l’arrêté royal du 26 octobre 1818 par lequel le Roi ordonne le rétablissement des fondations de bourses pour études et attribue au ministre de l’instruction publique, de l’industrie nationale et des colonies le droit de le prononcer. S’appuyant sur le testament de Darchis pour déterminer les jeunes gens qui peuvent tirer avantage de la fondation, mais constatant son silence sur les personnes qui ont qualité pour les admettre à cette jouissance, l’arrêté ministériel dispose :

Art. 1
Le droit de proposer (parmi les jeunes gens désignés par la fondation) des candidats pour la jouissance des avantages de la fondation de Lambert Darchis, à Rome, sera désormais exercé par la députation des Etats de la province de Liège.

Art. 2
Elle adressera annuellement au département de l’industrie publique une liste des jeunes gens qu’elle aura ainsi désignés et qui auront été admis à Rome en indiquant les motifs de la préférence qui leur aura été donnée.

Art. 3
Une expédition du présent arrêté, le testament de Lambert Darchis, copie des notes du Gouvernement romain et des lettres du chevalier Reinhold seront adressés, avec la lettre suivante à la députation des Etats de la province de Liège, avec invitation d’en faire la transcription au greffe des Etats de cette province.

Loin de résoudre la question, le règlement proposé par l’arrêté de 1823 ne fit qu’accentuer les divergences entre les proviseurs et les nouveaux collateurs quant à la qualité dont devaient se revendiquer les récipiendaires. De 1823 à 1844, la province octroya dix-sept bourses à des artistes, deux seulement à des théologiens. Le différend trouva son issue par l’adoption d’un nouveau règlement le 1er avril 1851 qui attribuait les bourses par parts égales entre les artistes et les élèves en théologie .(art. 16) (14).

En résumé, la terminologie employée pour désigner l’institution voulue par Lambert Darchis a varié dans le temps, reflétant les changements mêmes de ses activités. Longtemps qualifiée d’hospice ou de collège liégeois, l’institution fut qualifiée de Fondation à partir de 1821 (15), lorsqu’il s’est agi de lui conférer un statut et un règlement qui tinssent mieux compte de son évolution.



Paul Bruyère, Proviseur


(1) Le testament et sa traduction figurent dans JEAN PURAYE, La Fondation Lambert Darchis à Rome, Liège, 1993, 43-47.
(2) Dans son testament, Darchis réserve l’accès de l’hospicium à créer aux locuteurs de la lingua vallo-gallica, et exclut expressément les habitants des pays d’Outre-Meuse. Nous pensons qu’il visait non le français – fût-il régional – mais le wallon que dans le rayon de quatre lieues de Liège, les Liégeois seuls connaissaient. En faisant cette précision, Darchis écartait d’office ceux parmi les étrangers qui parlaient la langue française : les territoires d’Outre-Meuse comprenaient des populations qui parlaient soit le thiois soit le français. V. J. THISQUEN, J. MOORS, L’ancienne coutume du duché de Limbourg, Liège, 1961.
(3) Un bel exemple de ce système nous est donné par JEAN CEYSSENS, Les Visétois à Rome au XVIIe siècle, Liège, 1905.
(4) Une copie de ce règlement est reproduite dans JEAN PURAYE, op. cit., 48-49. Une note intitulée Pro memoria précise que les règles applicables à l’œuvre créée par Darchis ont été approuvées en 1712 par la Sacra Congregazione del Concilio (Archives de la ville de Liège, Fonds des Beaux-Arts, Fondation Darchis, dossier 1).
(5) JOSEPH DARIS, Histoire du diocèse et de la principauté de Liége, 1724 – 1852, t.III, Liège, 1873, 118-119.
(6) THEODORE GOBERT, Liège à travers les âges. Les rues de Liège, 3e éd., t. 3, Bruxelles, 1976, 122.
(7) Archives de la ville de Liège, Fonds des Beaux-Arts, Fondation Darchis, dossier 1.
(8) Archives de la ville de Liège, Ibidem.
(9) Archives de la ville de Liège, Ibidem.
(10) Ibidem.
(11) Ibidem.
(12) Note portant la date du 18 juin 1821, datée Dalle Stanze del Quirinale. Archives de la ville de Liège, Ibidem.
(13) Ce rapport a été édité dans l’ouvrage de JEAN PURAYE, op. cit., 388-389.
(14) Exposé de Karl Hanquet, dans l’ouvrage de JEAN PURAYE, op. cit., 24-29.
(15) La note Pro memoria précitée recourt aux expressions Fondazione pia et Fondazione romana

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